Si vous me filmez, qu’est-ce qui va changer pour moi ?

18 heures ici à Dhaka, et je me résous à écrire même s’il est plus difficile de le faire aujourd’hui. J’ai un sale goût dans la bouche. Un goût âcre qui a du mal à passer. L’odeur de la mort. L’odeur de la putréfaction des cadavres du Rana Plaza. Au sens propre. Il y a plus de deux cents corps qui n’ont pas étés rendus à l’humanité et qui siègent encore sous les décombres. La chaleur et les pluies torrentielles du pays font le reste et activent la décomposition. Les corps disparaissent plus vite que le tissu qui lui, est encore bien présent. Surgissent encore ça et là, des ossements que ne manquent pas de nous signaler, les chiffonniers qui fouillent encore les décombres à la recherche de coton, de bobines qui pourront nourrir leur maigre quotidien.

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Nous sommes partis à 9H30 ce matin et après les embouteillages quotidiens, nous sommes arrivés à Savar, la banlieue textile de Dhaka. Ces paysages me font dire que le Bangladesh est un pays africain industrialisé. La pauvreté est la même mais NOUS sommes là-bas, à travers nos vêtements. Des gens parmi les plus pauvres de la planète confectionnent ce que nous avons de plus près de notre peau.

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Rien de spectaculaire en arrivant près des décombres du Rana Plaza. Pas le code de nos usines, ultra modernes. Les usines ici ressemblent à des immeubles basiques. D’où les problèmes de sécurité. Du Rana Plaza, il ne reste qu’un no man’s land. Un terrain vague entouré de barbelés. et des pierres entremêlées à des chutes de textile. Un mélange de ce que portaient les ouvrières au moment de l’accident et des vêtements qu’elles confectionnaient. Ce n’est pas impression. Seule l’odeur pestilentielle et les corbeaux qui rodent autour nous rappelle le drame qui s’est noué ici.Image

Sans faire de rapprochement j’ai ressenti la même émotion ce matin en tournant qu’Auschwitz-Birkenau en 2004. En Pologne je vivais le cimetière du Nazisme. Ce matin c’était le cimetière du Capitalisme. J’ai la preuve des morts j’ai filmé des ossements. Pas de Image

doute possible. Pas de révisionnisme. Il faut juste juger les responsables. J’ai eu du mal à tourner au début mais je me suis dit que ma caméra était là pour la mémoire de ces inconnues qui étaient sous mes pieds. J’ai rencontré le journaliste qui a été le premier là sur les lieux du drame, juste après la catastrophe. La veille, les ouvriers étaient aller le trouver pour lui signaler les fissures dans les murs. Il était aller trouver Monsieur Rana qui lui avait proposé de l’argent pour son silence. Il a refusé. Le lendemain l’immeuble s’est écroulé. Il n’a pas dormi pendant une semaine pour extirper les gens des décombres. Il m’a dit que ce drame a changé sa vie. Il s’en veut de ne pas avoir pu sauver la meilleure amie de sa femme. Il a parlé face à caméra pendant plus d’une heure. Il m’a juste dit qu’il ne fallait pas que mon film fasse fermer les usines. Ils faut que les gens aient de meilleures conditions de travail mais le pire serait que les usines partent. Il est certain que j’ai compris que les multinationales gagnent toujours. Elles sont les vraies dominatrices du monde.

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Et puis nous sommes allés au CRP (centre de réhabilitation des polytraumatisées du Rana Plaza), à quelques centaines de mètres du site. Un havre de paix, verdoyant, une fondation financée par une anglo-saxonne.

J’ai rencontré deux femmes Rehana, 24 ans amputée d’une jambe. Elle travaillait au septième étage de l’usine quand celle-ci s’est écroulée. Sa jambe est restée coincée. Elle a un enfant de six ans qu’elle n’a pas vu depuis un an. Sa famille vit trop loin. Elle ne sait pas quand elle sortira. Elle souffre et sa prothèse est trop lourde.

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Puis j’ai rencontré une adolescente de quatorze ans. Malgré ce que martèlent les multinationales des enfants travaillent dans ces usines. Elle était l’aînée d’une fratrie de six enfants et sa mère qui travaillait au dessus est morte. Elle est brisée. Elle n’a aucun espoir dans la vie. Elle s’en veut d’être vivante, à la place de sa mère. Elle est restée coincée dans les décombres neuf heures. Sa moelle épinière a été touchée. Elle ne marchait plus mais elle arrive désormais à force d’effort à se tenir debout. Elle remarchera peut être un jour. Elle son passe son temps à lire puisque les malades n’ont rien à faire de la journée, pas de radio ni télévision.

 

 

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Quand je lui ai demandé si je pouvais la filmer. Elle a décliné poliment. Elle m’a juste dit « Non. Si vous me filmez, qu’est-ce qui va changer pour moi ? »

Bruno Lajara 

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