Il est des cicatrices qui restent….

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La ville de Lens me commande un travail avec des hommes sans domiciles fixes qui logent au foyer Schaffner. Ces hommes vont travailler à coucher sur papier leurs souvenirs de vies, de précarité avec un auteur Philippe Masselot et j’interviendrai ensuite à les mettre en voix, ou plutôt j’aiderai ces hommes à pouvoir se réapproprier la parole, leur propre parole. Lorsqu’on parle de précarité on parle souvent de la perte de l’expression écrite, d’illétrisme,je note depuis quelques années que l’une des choses les plus marquantes c’est la perte de l’expression parlée. On a à faire depuis quelques temps à des hommes ou des femmes en situation de détresse sociale qui ne savent plus parler et dont le vocabulaire est limité, une certaine animalité qui se répercute même dans le corps. Le corps social ou plutôt la ^perte du corps social a pénétré le corps physique C’est très violent de voir des gens qui se taisent à force de ne plus pouvoir l’ouvrir. Mon rôle sur un projet tel que celui-là c’est de redonner la parole au sens propre. Pouvoir dire, nommer, se raconter sera la base d’une reconstruction qui passe bien sûr par avoir un toit.
Lorsque l’on m’a proposé ce projet, j’ai hésité car je restais sur un échec. Il y a plus de 16 ans à Paris, à L’hôpital Tenon, on m’avait proposé le même type de travail. A une grande différence : Les SDF venaient tous les mercredis des quatre coins de la capitale, de parkings, des sous sols, des hébergements d’urgences pour se rendre à mon atelier. J’avoue que l’on passait plus de temps à parler des histoires de nuits, de rues qu’à parler de soi. J’étais plus jeune et moins blindé dans ma propre vie.
Et puis y’a eu deux évènements qui m’ont fait lâcher : je me souviens d’un jeune commis de cuisine originaire de Bretagne qui bossait chez Fauchon, non déclaré et qui un jour a débarqué à Tenon car après une inspection du travail, il avait été viré sans ménagement par ses patrons et sans fiches de paies, paumé, il était descendu très vite. Il avait débarqué à Tenon après sa première nuit dehors. Je me souviens encore de ses pleurs et des recommandations de ses compagnons d’infortune de retourner chez ses parents et vite. Je ne l’ai jamais revu mais je me souviens encore de son visage d’ange.
Et Puis il y eu ce jeune homme, Mohammed, je crois, un ancien palefrenier grièvement blessé par un cheval. Un garçon attachant mais borderline qui traînait beaucoup avec des gens peu recommandables. Il ne savait pas écrire et inventait ses mots après chaque exercice en faisant semblant de lire ses textes. Je n’étais pas dupe mais son bagout me plaisait. Un jour il n’est plus venu. Je me suis inquiété. J’ai appris qu’il avait pris un coup de couteau et qu’il était mort. Ce drame m’a anéanti. J’ai tout remis en question : Pourquoi faire du théâtre avec des gens qui n’ont même pas l’essentiel pour vivre ? j’ai appelé l’association qui m’employait et j’ai arrêté.
C’est un des seuls renoncement de ma carrière.
En Octobre ce sera des autres histoires mais il est des cicatrices qui restent…

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